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Pourquoi les médias snobent-ils la littérature jeunesse ?

Compte-rendu de la conférence qui s’est tenue au Salon du livre de Paris, le 21 mars.

Pourquoi les médias snobent-ils le livre jeunesse ? Le 21 mars dernier, la Charte, représentée par Carole Trébor, a profité du Salon du livre 2014 pour réfléchir à cette question et lancer un débat ô combien nécessaire face au manque de représentation de la littérature jeunesse dans les différents médias, papier comme audiovisuel. En effet, hormis de rares exceptions ciblées, comme la présentation par Nathalie Lebreton d’œuvres jeunesse dans l’émission Les Maternelles sur France 5, on remarque que le livre jeunesse est souvent le grand absent des médias grand public, à commencer par la presse.

Le livre jeunesse est-il littérature ?

Premier problème soulevé lors de cette rencontre : la question de la légitimité du livre jeunesse. L’universitaire Christine Mongenot souligne en effet que dans le contexte français, où l’on connaît un phénomène de sacralisation du livre, la dénomination même du genre « jeunesse » marque déjà une différence de considération. Le livre jeunesse semble être le seul genre défini par son destinataire, et force est de constater que la terminologie employée pour ce genre diffère de la terminologie générale ; on parlera ainsi communément d’ « auteur jeunesse » et non d’ « écrivain ».
Ce jugement (car nier le titre d’écrivain à un auteur jeunesse est un jugement) pousse à réfléchir au métier lui-même et amène à une autre question : faut-il professionnaliser le métier d’écrivain ? Développer des formations ? On pense évidemment aux États-Unis, où le « creative writing » est enseigné à l’université. En France, on assiste actuellement dans les universités (Cergy-Pontoise) au développement de formations afin d’employer des appareils critiques, des outils théoriques, pour la littérature jeunesse. Ce phénomène cache une ambiguïté. Créer des cursus ciblés sur la jeunesse n’est-il pas un moyen de réduire la littérature jeunesse ou du moins de la séparer des autres genres ? On aimerait croire au contraire que cela participe à sa légitimation : il s’agit de lui accorder une place particulière dans un cursus académique à travers la création de nouveaux appareils critiques ou l’application d’anciens modèles aux livres jeunesse. De lui donner son statut de littérature à part entière. Cette méconnaissance est d’autant plus frappante que c’est la littérature la moins touchée par la crise du livre, les chiffres en témoignent (Livres Hebdo).

Quelle critique pour la littérature jeunesse ?

Pour l’auteur Vincent Cuvellier, il convient de ne pas faire de distinction réductrice entre la littérature jeunesse et la « grande littérature ». Bien au contraire, il exprime sa volonté de voir ses œuvres critiquées par un véritable critique littéraire, spécialiste de littérature (sans qualificatif particulier). Sans oublier que le métier de critique, lui, ne s’apprend pas, au sens où il n’y a pas de formation formelle (comme le précise Françoise Dargent, journaliste). C’est par la lecture, la pratique, la connaissance, l’expérience, qu’il se forme : après la légitimité de la littérature jeunesse, quid de la légitimité du critique ?

Un manque français ?

Si le débat concerne le contexte français, il faut se demander ce qu’il se passe à l’international. La situation est-elle en effet comparable à l’étranger ? Le cas de la Grande-Bretagne est particulier. Dans ce pays, la littérature jeunesse est un genre tout à fait reconnue et de grandes œuvres font désormais partie intégrante de l’imaginaire collectif britannique. Pour s’en convaincre, Nathalie Beau (BNF) nous rappelle la cérémonie d’ouverture des jeux Olympiques de Londres en 2012, où ont été projetées les figures des héros d’ouvrages jeunesse et de leurs auteurs.
La reconnaissance peut-elle et doit-elle passer par les prix et récompenses ? En Suède, le prix ALMA (Astrid Lindgren Memorial Award) récompense depuis 2002 la littérature jeunesse et n’est autre que le second prix littéraire mondial en termes de récompense financière, après le prix Nobel de littérature. La France, pays qui compterait le plus grand nombre de distinctions littéraires décernées annuellement, attend toujours son grand prix pour la littérature jeunesse. Sans oublier le manque de presse spécialisée adressée au grand public.

Besoin d’un rendez-vous médiatique régulier

À l’heure actuelle, il semble que la presse spécialisée en littérature jeunesse s’adresse principalement aux professionnels, c’est-à-dire aux médiateurs et prescripteurs (bibliothécaires, professeurs documentalistes, enseignants, libraires).
Pour être reconnu, le livre jeunesse a besoin d’une présence régulière dans les médias, même une présence faible ou ponctuelle, liée à des moments de crise (comme celle vécue autour de la "théorie des genres" cet hiver). Par la régularité de ces apparitions médiatiques, se créerait une habitude chez le lecteur ou parent de lecteur, un automatisme, et la disparition occasionnelle de la littérature jeunesse dans la presse deviendrait alors un manque véritablement ressenti par le lectorat. C’est à cela qu’œuvre Françoise Dargent, journaliste au Figaro, dans ses rendez-vous du mardi du Figaro littéraire où elle évoque chaque semaine un album ou un roman destiné aux enfants ou aux adolescents.
Et on en revient à la destination du roman ou de l’album « jeunesse ». Et une constatation s’impose : le lectorat « jeunesse » est finalement bien mal connu. Dans les rencontres et les files d’attente des dédicaces organisées par les éditeurs au Salon du livre, un seul coup d’œil permet de remarquer que les personnes présentes ne correspondent en rien au lectorat théorique. Combien de femmes trentenaires ou quadragénaires, mères de famille, lisent les romances réalistes de Simone Elkeles ou les œuvres fantastiques de C.J. Daugherty, Sophie Audouin-Mamikonian, Natalie Zimmermann, alors que le lectorat cible se situe autour des 12-16 ans (jusqu’à 25 ans pour le Young Adult) ? La bande dessinée en son temps avait vécu un malentendu sur sa valeur et ses destinataires, malentendu aujourd’hui révolu, grâce à la multiplicité de ses formes, de ses récits, de ses lecteurs.

En ce sens, depuis les dix dernières années, l’accueil des enfants en bibliothèque s’est nettement amélioré, avec la création d’espaces dédiés, de rencontres et d’ateliers pour eux. Mais il faut aussi bien s’adresser à eux qu’aux adultes. L’idée serait d’aller vers une transversalité des approches qui ne se cantonnerait pas la littérature pour les jeunes à des prescripteurs limités, qui accorderait une place différente au lectorat « enfant ». Et ces approches peuvent être initiées dès le départ dans les études universitaires, où se combinent les approches littéraires (apprendre à écrire pour les enfants, ou non), pédagogiques (rôle éducatif de la littérature jeunesse), critiques (comment en parler, selon quels critères), historiques (dessiner une histoire de cette littérature), sociologiques (place de l’enfant dans la famille et la société) et économiques (poids de cette littérature dans la chaine du livre).
Et avant de songer à l’œil des adultes sur la littérature jeunesse, n’est-ce pas tout un rapport à la place de l’enfant dans la société qu’il faudrait changer ? Si la littérature jeunesse est trop isolée, c’est aussi lié au manque de confiance envers les enfants-lecteurs. Ne pas le considérer comme un lecteur de seconde zone mais comme un acteur du livre à part entière, lui laisser autonomie, interprétation et plaisir de choisir.

Ne pas parler de la littérature jeunesse, c’est ainsi laisser la porte ouverte à l’auto-censure plus ou moins larvée des institutions (tel livre n’est pas choisi par une bibliothèque parce que potentiellement porteur de polémique, ou risquant de heurter la sensibilité des enfants). Mieux connaître cette littérature, la promouvoir plus largement, communiquer sur elle permet d’éviter le développement de ce que Sophie Van der Linden appelle les « livres moyens ». C’est un cercle vertueux à enclencher, qui consiste à développer la communication autour du livre jeunesse pour faire connaître les créations existantes, et cette meilleure connaissance permettra d’améliorer la qualité de la production, d’éviter l’écueil de l’auto-censure et de maintenir le plus de liberté de création.

Intervenants de la conférence :

- Christine Mongenot, agrégée de Lettres modernes, spécialiste universitaire de la littérature de jeunesse. Co-fondatrice du master Littérature de jeunesse de Cergy-Pontoise

- Natalie Beau, responsable du secteur international du Centre national de la littérature jeunesse à la BNF

- Françoise Dargent, journaliste au Figaro

- Vincent Cuvellier, auteur

- Carole Trébor, auteur et modératrice

Compte-rendu rédigé par Cyril Laumonier, traducteur de l’anglais et de l’italien