Au revoir...

Disparition de Jean-Hugues Malineau

Jean-Hugues Malineau, auteur et ancien président de la Charte, est décédé le 9 mars. Amis et collègues lui rendent ici hommage.

On pouvait se dire en le regardant sourire qu’il était bon comme du bon pain, le pain du boulanger Malineau, "celui qui a réussi", disait Jean-Hugues, toujours souriant. On pouvait se dire en l’écoutant qu’il avait tout du prof et tout de l’étudiant, le verbe passionné de l’un, la chevelure poétique de l’autre. On pouvait se dire en l’observant que c’était un vrai Président, et en ces temps, ce n’est pas si facile à trouver, Président de la Charte et des chartistes, suffisamment convaincant pour que nous nous engagions à ses côtés, ma sœur Elvire et moi, pour la défense militante et conviviale de notre métier d’auteur jeunesse. Et comme d’habitude, quand il est trop tard, on se demande si on lui a bien dit qu’on l’appréciait, qu’on l’estimait, qu’on le respectait.

Marie-Aude Murail, auteure

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Aujourd’hui est un jour triste : j’apprends la mort de Jean-Hugues Malineau. J’aimais beaucoup ce monsieur. Il était venu dans ma classe, dans mon ancienne vie d’instit. C’était au début des années 2000. Il avait fait écrire des haïkus à mes élèves, écoutant chacun d’entre eux, répétant leur création avec douceur et drôlerie.
Certains textes l’avaient particulièrement touché. Dix ans après, je l’avais revu au Conseil d’administration de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Il m’avait reconnue, étonné de me retrouver là. Et en deux secondes, il avait cité de mémoire le haïku de mon élève Mimoun, écrit donc des années auparavant :
"A la fin du spectacle Trois cents mains applaudissent J’entends celles de mère"
Aujourd’hui est un jour triste : Jean-Hugues Malineau est mort.

Séverine Vidal, auteure

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Jean-Hugues Malineau fut président de la Charte, et en ce temps-là j’assumais la charge de secrétaire général de l’association. C’était comme un bateau où des vents contraintes poussaient la coque. Loin d’un angélisme qui ne sert à rien, je me souviens de quelques conflits, d’affrontements sévères quant à nos conceptions de la vie associative, de la politique à conduire à l’égard du ministère de la Culture… Parfois la démocratie nous semblait difficile, il n’aimait guère la contradiction… Mais, sous sa présidence, la Charte a grandi, devenant adolescente, en nombre d’adhérents, en prenant un premier local, en embauchant une première collaboratrice salariée. Pour la première fois, nous étions allés ensemble chercher des subventions à la Direction du Livre du ministère de la Culture… Nous n’étions pas des amis, juste des collègues, des Chartistes impliqués dans le quotidien de nos métiers, de nos vies, de nos combats. Passe le temps, passent les êtres, salut poète.

Alain Bellet, ancien Président de la Charte (2004-2007)

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Alors que la Charte tanguait, en grandissant et en grossissant, l’association vivait sa métamorphose avec difficulté. Après le départ de François Sautereau, il manquait un chef d’équipe qui fédère les énergies, Jean-Hugues Malineau, que nous avions sollicité, a su prendre le gouvernail d’une bande d’auteurs un peu anarchiques et surtout mettre au travail un CA très efficace. Il a ouvert avec générosité son appartement, ou sa collection de livres jeunesse s’étalait un peu partout ainsi que sa presse typo, qui nous surveillait. Poète, typographe, collectionneur, cuisinier, directeur de collection, professeur, animateur, il excellait dans tous ces domaines. Il récitait avec talent la poésie, la sienne et celle des autres mais aussi, celle inédite et fraîche des enfants avec lesquels il travaillait. La Charte avait trouvé avec lui un excellent président, il a instauré son premier secrétariat ; sa silhouette sombre, ses longs cheveux et son talent nous manqueront.

Claire Nadaud, auteure illustratrice

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Une amitié d’un demi-siècle

Je voudrais simplement évoquer deux moments importants d’une amitié d’un demi-siècle.
Alors que nous étions étudiants en lettres à la toute nouvelle et isolée faculté de Paris-Nanterre, quelques-uns avaient pris l’initiative de créer une association d’étudiants en français, la CLEF (Commission de Liaison des Etudiants en Français) pour mettre un peu de vie culturelle et aider les étudiants qui en avaient besoin. Jean-Hugues faisait partie des initiateurs.
Parmi les réalisations de la CLEF, il y a eu quelques conférences, des expositions, des bals, des voyages culturels sur les traces de Montaigne et Balzac, deux auteurs au programme de licence, et même, ce qui intéressait beaucoup les étudiants, un polycopié de traduction du texte d’ancien français qu’on aurait à l’examen de grammaire et philologie - la terreur des étudiants !- et un journal culturel Clélie dont Jean-Hugues était le rédacteur en chef.
A l’époque, pas d’ordinateur. On tapait les textes à la machine à écrire. Pas question d’utiliser une photocopieuse. On reproduisait les textes grâce à des stencils qui se perforaient sous la frappe. Il fallait ensuite utiliser une grosse machine à rouleau d’encre. Le travail n’était pas toujours très propre. Tout était réalisé par quatre personnes (deux Jean-Pierre et Marie-Ange) sous la direction de Jean-Hugues. Il fallait ensuite vendre le journal un franc, à la criée, au moment où les étudiants se rendaient au restaurant universitaire.
Le journal n’a eu que deux numéros. Le troisième a été emporté par le vent de mai 68.
La petite équipe se retrouvait aussi parfois en dehors de la fac pour quelques rencontres plus conviviales et festives.
Nous ne nous sommes plus revus pendant une dizaine d’années. Mais, revenu du Québec, devenu un peu auteur jeunesse, ce que Jean-Hugues était depuis longtemps, j’ai adhéré à la Charte des Auteurs et Illustrateurs Jeunesse. Jean-Hugues en était le président. C’est avec un immense plaisir que nous nous sommes retrouvés et que nous avons recommencé à agir ensemble.
Il a su motiver les gens qui l’entouraient et donner à la Charte une visibilité, un rayonnement nouveau qui a permis d’augmenter considérablement les effectifs.
Depuis, nous nous sommes régulièrement revus, au moins deux fois par an, lors de l’AG de la Charte et lors du Salon du Livre de Jeunesse de Montreuil.
Nous nous sommes retrouvés encore cette année, le 1er décembre. J’étais allé le saluer au stand où il dédicaçait. Il était à son tour venu me voir et, comme mes lecteurs étaient moins nombreux que les siens, nous avions pu parler. Mais il ne m’avait rien dit de ses soucis de santé.
Dans ce monde terne, difficile, souvent égoïste, Jean-Hugues, loin de jouer le poète solitaire dans sa tour d’ivoire, que ce soit à Nanterre ou à la Charte, a montré combien il était toujours soucieux des autres et profondément investi dans un destin collectif. Il reste, pour moi, un exemple de création et de solidarité.

Jean-Pierre Tusseau, auteur, membre de la Charte

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Au revoir Jean-Hugues

Jean-Hugues Malineau avec qui j’avais conversé au téléphone en février 2017 pour un échange à propos de son travail d’anthologiste est décédé le jeudi 9 mars. Nous l’avions, au CRILJ, régulièrement invité, sur un salon ou, dans une classe, pour un atelier. Il avait été, comme plusieurs d’entre nous, au comité de rédaction de la revue Griffon. Voici son texte mis en forme après notre conversation tel qu’il paraitra dans le numéro 8 des Cahiers du CRILJ consacré à la poésie. Nous perdons un ami.

FAIRE CADEAU

Depuis 1984, j’ai publié une vingtaine d’anthologies, chez plusieurs éditeurs, très différentes les unes des autres : thématiques, par genres, par époques, pour les adultes, pour les enfants.

Pour moi, réaliser une anthologie poétique, c’est faire un cadeau et c’est partager. Je suis bibliophile et j’ai toujours grand plaisir à montrer aux amateurs les livres, parfois rares, que j’ai rassemblés parmi les plus représentatifs et les plus beaux de la littérature pour enfants en Europe. En proposant des expositions, je partage ma passion, mes émotions et mon enthousiasme avec le plus grand nombre. Il y a les bibliophiles qui cachent, je suis un bibliophile qui montre.

Je suis dans le même état d’esprit quand je conçois une anthologie. Les textes que je sélectionne sont à 80 % issus de ma bibliothèque et je ne choisis que des poèmes que j’aime et que je souhaite partager avec d’autres lecteurs. J’ai aussi grand plaisir à privilégier des poètes et des poèmes peu connus ou oubliés. L’anthologie permet cela et il ne faut pas s’en priver. Proposer une anthologie, qui est un choix personnel, est une invitation aux lecteurs à aller plus loin en achetant le recueil. Ce qui arrive plus souvent qu’on pourrait le croire.

Lorsque j’ai un projet d’anthologie, je me donne une année pour le mener à son terme. Le premier travail est, bien sûr, de rassembler des textes. Pendant une dizaine de mois, je plonge dans ma bibliothèque, je relis les recueils que je possède, pas tout à fait par hasard quand même. Je pioche, je récolte. Je photocopie beaucoup. J’ouvre des dossiers et, peu à peu, les chemises se remplissent. A deux mois de l’échéance que je me suis donnée, il y a environ 30 % de textes en trop. Il me faut trier, élaguer, supprimer les textes qui doublonnent et les textes les plus faibles. Si je manque de poèmes pour nourrir telle ou telle partie de l’anthologie – ce qui peut arriver – je vois du côté des copains et j’ai, par exemple, eu plusieurs fois recours à Marc Baron, Thierry Cazals ou Paul Bergèse. Je fais un usage modéré d’Internet.

Réaliser Mille ans de poésie pour les enfants de l’an 2000, paru chez Milan en 1999, aurait pu être un travail au long cours. Mais je n’ai pas souhaité dépasser une année de recherches et jai scrupuleusment consacré un trimestre au Moyen-Age et au seizième siécle, un trimestre au dix-septième et au dix-huitième siècles, un trimestre au dix-neuvième siècle et un trimestre au vingtième siècle. L’ouvrage publié a près de 600 pages et il rassemble environ 500 textes.

Dans l’édition, l’usage n’est pas que l’auteur choisisse son illustrateur et l’anthologiste non plus. Pourtant, pour mes trois dernières anthologies, ce fut possible. En effet, Albin Michel, éditeur complice depuis 1997, m’a permis de le faire. C’est une belle gratification. J’ai donc proposé Janik Coat en 2012 pour Mon livre de haïkus : à dire, à lire et à inventer, Pef pour Quand les poètes s’amusent, en 2014, et Julia Chausson, en 2016, pour Des poèmes de toutes les couleurs. Ce fut un grand bonheur de découvrir les aplats de Janik Coat, les vignettes drôlatiques de Pef et les bois gravés de Julia Chausson.

Je n’oublie pas la dimension pédagogique de mon travail et, par exemple, mes trois dernières anthologies se terminent par une invitation aux jeunes lecteurs, et aux moins jeunes, à poursuivre leur lecture par des moments de jeux et d’écriture. Chacun des livres se termine donc par une poignée de suggestions d’activités, sorte de « boîte à outils » dont peut notamment s’emparer l’enseignant dans sa classe.

Jean-Hugues Malineau, février 2017

Jean-Hugues Malineau est né à Paris en 1945. Professeur de français de 1968 à 1975, chargé de cours en poésie contemporaine à l’université de Nanterre de 1971 à 1974, un temps journaliste, il reçoit en 1976 le Prix de Rome de littérature. Il quitte l’enseignement pour se consacrer pleinement à la poésie, aux livres pour enfants et à la bibliophilie. Directeur chez Casterman, de 1980 à 1985, de la collection de romans pour adolescents L’Ami de poche. Il a publié, en tant qu’éditeur artisanal, 120 livres de poésie contemporaines sur presse à bras. Il obtient en 1986 le prix Guy Levis Mano de typographie. A compter de 2004, il enseigne à l’école Émile Cohl de Lyon l’histoire du livre pour enfants et il multiplie expositions et conférences. On doit à Jean-Hughes Malineau des recueils de poésie, des anthologies, des ouvrages théoriques sur la poésie, des contes, des romans que publient Grasset, Gallimard, Hachette, l’École des loisirs, Actes Sud, Milan, Casterman, Albin Michel, Rue du monde. Pionnier des ateliers d’écriture littéraire et poétique, il aimait à dire qu’il avait rencontré plus de 300 000 enfants.

André Delobel, secrétaire général du CRILJ