Dans les petits papiers de...

Lucie Félix

C’étaient nos étés : une bande d’enfants en vélo qui filent sur un chemin, sans les mains bien sûr, et qui s’arrêtent dans un grand dérapage sur les graviers. Tout le monde saute de son VTT et suit un petit sentier plein de racines et de pierres, qui descend et rejoint le bruissement calme d’un ruisseau. Ça discute et ça rigole. En bas, un petit parterre de cailloux blancs tombe doucement dans un joli bassin d’eau claire, bien rond, entouré de hautes parois de calcaire moussu. Un filet d’eau fraîche tombe en cascade le long d’une colonne de tuf très ancienne et très joufflue. De vieilles branches y sont incrustées. Tout le monde se déshabille en un instant et l’endroit se rempli de voix d’enfants. Dans les sacs à dos, des biscuits, des bouteilles d’eau, des serviettes, une hache, des machettes. Les papas ont prêté ce qu’il faut pour faire la cabane...


Ça pourrait continuer comme ça longtemps, le récit d’une enfance heureuse, joyeuse, par tous les temps, passée à parcourir les forêts et les champs avec mes frères et les copains, dans la confiance de nos parents. Tous, quand nous nous revoyons, rarement, nous avons conscience d’une chose belle et précieuse vécue ensemble.
Une enfance heureuse, c’est une grande chance pour moi. Ça donne des forces pour affronter les douleurs qui nous attendent forcément à un moment de la vie. C’est ce qui me donne toujours envie de créer pour l’enfance, ce qui donne un sens à mon travail.


Mais bon, au bout d’un moment, quand j’eus bien fait le tour de mon petit bassin d’eau claire, je m’en fûs à la ville.
J’ai d’abord étudié la biologie. A la fac, j’ai découvert l’autonomie dans le travail, l’efficacité de la démarche scientifique et les voyages. Après mon master, j’ai décidé d’entrer à l’école d’art d’Épinal. Là, j’ai découvert le graphisme, l’art contemporain, l’illustration... L’art m’était complètement étranger, tout était neuf et frai. J’ai rencontré le travail de Komagata, Munari, Clotilde Olyf, Ahn Sang Soo, Pierre Di Scullio, Wim Crowel, Iela Mari, Tana Hoban, Fredun Shapur, Paul Cox... Difficile de les citer tous. J’ai fait la connaissance de quelques livres pour enfants qui m’ont révélé un langage limpide à l’intention de l’enfance : Little tree de Komagata, Nella niebla di Milano de Munari, Push Pull Empty Full de Tana Hoban, L’abécédaire de Kveta Pakovsca... Tous ces gens misaient sur la curiosité, l’expérience sensorielle.
J’ai aussi beaucoup appris de créateurs contemporain pour la jeunesse : Hervé Tullet, Claire Dé, Blexbolex, Edouard Manceaux, Louis Rigaud et Anouck Boisrobert, Olimpia Zagnoli, une fois de plus, difficile de les citer tous...

J’ai commencé à concevoir de petits livres-objets pour enfants en sortant de l’école. Et puis heureusement, j’ai rencontré Brigitte Morel qui a su, par quelques mots rares mais judicieux, m’aider à passer un véritable cap. De cette collaboration fructueuse est sorti Deux Yeux ?, qui ne ressemblait en rien au projet de départ, mais qui ressemblait très fort à ce que j’avais envie de faire !

Dans la foulée de la parution de ce livre, j’ai commencé à rencontrer des classes, et ce fut un souffle nouveau pour mon travail. Mon premier fils est aussi né cette année là. Je me suis donc retrouvée en compagnie de toute une foule d’enfants tout d’un coup, moi qui finalement savait ce que c’est qu’être enfant, mais pas ce que c’est qu’être adulte en face d’un enfant.


J’ai donc commencé à mettre en place des activités de création pour les ateliers, et les rencontres avec les classes sont devenues de véritables temps d’expérimentation pour moi. Mes livres suivants, Prendre et donner, La promenade de petit bonhomme, et Le roi, le bûcheron et la fusée, trouvent leurs origines dans ces moments.

Car rien de tel que les enfants pour ruer dans les brancards, bousculer nos plans, faire table rase de nos bonnes idées... Alors très bien, allons-y, chamboulons tout ce qui était prévu, trouvons autre chose... Ce n’est pas toujours facile, pas très confortable, ça me donne toujours pas mal de soucis, mais ça vaut la peine !




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Lucie Félix, avril 2018