Dans les petits papiers de...

Hélène Riff

Portrait

Je m’appelle Hélène,
Ça commence par un H,
comme H
j’aime bien cette lettre, espèce de courte échelle.
J’aimerais écrire des histoires qui auraient pour titre un mot en H.
(hérisson, hameçon, haricot, hier, hiver, homme, hublot, happy-end.)

J’ai aussi à mes côtés une hache préhistorique, que j’ai trouvée dans le Sahara, en deux morceaux. Recollée, je lui ai donné la mission de me porter bonheur, et ça marche.
Le HUIT est aussi le 8.
On était huit dans ma famille, il y a longtemps. C’est resté un format. Quand je mets la table en rêvant, c’est pour huit, quand je cuisine sans calculer, c’est pour huit.
On habitait à Alger, une toute petite maison, où les toilettes étaient posées en diagonale tellement la salle de bain était étroite. Tout autour de la table il y avait un mince espace, tout juste assez pour passer. On mettait la table, pour huit donc, avec de la vaisselle dépareillée.
«  Tu ne te rends pas compte Adrien dans quelles conditions tu vis …  » nous dit un jour un ami venu de France.
Je comprends aujourd’hui ce qui alors m’avait semblé tenir du charabia : notre maison n’était pas confortable. Oui, c’est vrai, mais c’était une très bonne petite bicoque, avec le minimum, eau (pas tous les jours), électricité et amour, et un très grand jardin, avec faune et flore dignes de ce nom, un citronnier comme il n’en existe qu’un, un néflier poussé dans des proportions parfaites pour une balançoire, des coins et des recoins recelant tout un petit merdier chatoyant dont s’emparer.
L’ami a mal vu, on était dans un confort, immense, mais pas celui des objets.
Les habits par exemple n’ont jamais été une priorité. On n’allait pas rester au pied d’un arbre parce que peut-être celui-ci allait nous laisser une tache de sève.
On n’allait pas s’empêcher une promenade sous prétexte de chaussures inadéquates.
On allait ramasser des mûres à se faire rayer le pantalon, des prunes à se casser les dents sur un noyau, des noix qui laissaient au moins cinq jours le fond de nos ongles noir comme un trou.

Les objets étaient à notre service, ce n’étaient pas eux qui choisissaient. Un jour nos tentes se sont envolées dans le Sahara, d’autres auraient rebroussé chemin, nous non, merci papa merci maman, on a dormi sept jours à la belle étoile, avec Anne qui jouait de la guitare, et le grand ciel pour nous.
Avec Anne, Alice ou Geneviève, ou Machin-chose, parfois venu avec Untel, notre 8 tirant bien souvent vers le 9, ou le 10, 15 ou le 27, parce que quand on est déjà beaucoup, on peut encore être beaucoup plus.
J’avais 10 ans quand on est venus habiter en France, en septembre 1979, une France que l’on avait seulement jusqu’à présent goûtée en deux bonnes jolies cuillères : juillet et août.
Ça a été une autre paire de manches d’y être à plein temps. Soudain on n’avait plus ni les bonnes chaussures, ni le bon manteau et on devait montrer pattes blanches.
On avait changé de soleil,
Grâce à notre belle étoile on a pu retrouver des chemins.

Je suis entrée aux beaux-arts à 17 ans, à Montpellier, et j’ai remonté le fil jusqu’à Lyon (premier cycle des arts appliqués), Strasbourg (deuxième cycle des arts décoratifs, section illustration), et Paris, pendant dix ans. Puis j’ai pris ma table, mes chaises, les enfants qui s’y étaient assis, leur papa, et tous nos accessoires, pour arriver ici, au bord du Rhône, vers là où il se partage en deux : Arles. Notre maison à quatre étages, avec chambre d’amis. On dit que les amis se comptent sur les doigts d’une main, mes livres aussi.

Dans mes livres je tire mon lecteur par la manche vers mes terrains d’enfance, abracadabra, à ma façon. Je lui offre aussi du silence à goûter, comme un H, qui n’est pas tout à fait une lettre muette

Projets

Les clefs, album en cours, à paraître un jour, chez Albin Michel Jeunesse,
Une année dans la main,
Mes amis sont très forts,
Deux et deux,
Et puis je rêve d’écrire des chansons,
Mais pour l’instant je vais préparer un petit sac pour le week-end.

Ma définition de l’illustration

La soupe, c’est dans le bol ; les jours dans les semaines ; l’illustration tout en haut de la maison, au bord de la fenêtre qui donne sur le fil, à linge. Parfois, le linge à cheval est blanc. Ma feuille aussi, sur la table. 
L’illustration, ça veut dire faire exister quelque chose ici. Quelque chose d’aussi mince qu’une peau, que j’amène là, avec des poils et une plume.

Hier, je ne sais pas, ongles fanés, avants-bras : bleu, vert, petits morceaux difficiles à brosser ; oublié de respirer.
Ce matin, passé le désarroi face au pinceau dur comme une pierre, plus une mouche ; tout se tend. Je vais caresser dans le sens du poil, point par point, toutes les prévisions de ma tête. Laisser aussi jouer la main, qui aime faire de la bouscule.
Ah... j’entends déjà la petite voix : alors là, chapeau, Hélène, chapeau.