Dans les petits papiers de...

Éric Boisset

Portrait

« Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé,
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie… »


Non, je plaisante. Mon luth rend des sons joyeux la plupart du temps. Comme je le sollicite au gré de mon inspiration, il ne risque pas d’usure précoce. J’écris depuis une quinzaine d’années, mais ma bibliographie ne compte que dix romans : je suis d’un naturel contemplatif, le synonyme élégant de paresseux.

La plupart de mes ouvrages appartient au genre fantastique. J’ignore pour quelle raison ma pensée dérape ainsi opiniâtrement vers la magie. D’autant que mes goûts de lecteur me portent plus volontiers vers les journaux intimes et la correspondance des grands écrivains morts.



La littérature de jeunesse et moi

Enfant, je ne lisais guère que des bandes dessinées et des magazines de skate-board. On nous imposait parfois la lecture d’un classique à l’école, mais je dois reconnaître que c’était la corvée. Et puis un jour, je suis tombé par hasard sur La Gloire de mon père, de Marcel Pagnol. Un choc ! Je suis entré dans l’univers de ce merveilleux conteur avec des frissons de plaisir. J’ai aussitôt lu tout ce qu’il avait écrit. Le ton et le style de mes romans empruntent beaucoup aux siens, en moins bien, naturellement.


Premier roman

J’ai commencé par écrire des pièces de théâtre qui se sont transformées en albums de bandes dessinées. Mais les bulles me gênaient aux entournures, je manquais de place pour m’exprimer. Je me suis donc orienté vers le roman. L’idée du Grimoire d’Arkandias m’est venue en lisant le journal intime de Stendhal. Consul en Italie, il déplorait de ne pas avoir un « anneau magique d’invisibilité » qui lui permette d’échapper à une corvée protocolaire. Je n’avais pas lu Tolkien. Ce concept d’anneau qu’on passe au doigt pour se rendre invisible me parut puissamment original. Un anneau magique, ça se glisse aisément au fond d’une poche, contrairement aux potions qu’il faut stocker dans des flacons et avec lesquelles on risque de s’empoisonner. Comme je n’avais encore jamais écrit de roman, j’ai prudemment développé cet embryon d’idée, en procédant par déductions et par tâtonnements. J’ai ensuite relu mon plan d’une traite, et j’ai réalisé que de toute évidence, il s’agissait d’un roman pour enfants.


Les rencontres scolaires

J’aime tout particulièrement aller à la rencontre de mes jeunes lecteurs pour répondre à leurs questions et évoquer avec eux le métier d’écrivain. C’est très enrichissant et inspirant pour moi. Jamais je n’aurais donné de suite au Grimoire d’Arkandias, par exemple, si je n’avais été confronté aux réactions enthousiastes des enfants dans les classes. De même, il ne me serait pas venu à l’esprit d’écrire la Trilogie des Charmettes si les petites filles ne m’avaient pas fait remarquer sur un ton désobligeant qu’il n’y avait « pour ainsi dire pas de filles » dans la Trilogie d’Arkandias. C’est pour éviter d’être lynché par ces demoiselles que je me suis empressé de rétablir la parité.



Cinéma

Deux de mes romans ont été adaptés au cinéma. Je crois très sincèrement que la chance y est pour beaucoup. Si les cinéastes s’intéressent au travail des auteurs jeunesse, c’est d’abord parce que ce sont des raconteurs d’histoires. « Un bon film, disait Jean Gabin dans une interview, c’est trois choses. Premièrement, une bonne histoire. Deuxièmement, une bonne histoire. Et troisièmement, une bonne histoire. »

Au printemps 2008, je reçus un coup de fil assez surprenant.

« Bonjour, me dit un inconnu à la voix grave. Je m’appelle Olivier Horlait. Je suis réalisateur et j’aimerais adapter votre roman Nicostratos à l’écran.

- Qu’entendez-vous au juste par « l’adapter à l’écran » ? répliquai-je stupidement. Il y eut un blanc à l’autre bout de la ligne.

- En faire un film, expliqua l’inconnu avec tact. Vous savez, ces grandes images animées qu’on projette sur des écrans dans les salles obscures. Vous n’avez jamais entendu parler de l’invention des Frères Lumière ? »



Olivier et moi avons coécrit le scénario de Nicostratos tout en cherchant un producteur assez déraisonnable pour s’embarquer dans cette aventure. Nous avons tourné le film dans les Cyclades, avec huit pélicans venus de France, autant de dresseurs américains et canadiens, une tonne de poisson surgelé et Emir Kusturica dans le rôle principal. J’ai eu l’occasion d’assister à un casting de chèvres, à des courses de chats et à une paralysie du trafic aérien consécutive à l’éruption d’un volcan finlandais au nom imprononçable. L’équipe de Thalassa couvrait le début du tournage. Ils me proposèrent de partir avec eux sur les traces de Georgios, le jeune Grec qui m’avait inspiré le personnage de Yannis dans le roman. Nous nous sommes un peu perdus en route, mais je garde de ces deux mois de soleil grec un souvenir ébloui.



À Paris, le réalisateur Jean-Marie Poiré venait d’acquérir les droits du Grimoire d’Arkandias (il y a parfois d’heureuses conjonctions). Cet homme charmant m’appelait régulièrement pour me lire les pages du scénario qu’il était en train d’écrire. Il y mettait le ton et changeait de voix pour chaque personnage. Je dois reconnaître que ses dialogues étaient désopilants ! Hélas, le projet capota, faute d’un producteur aux reins suffisamment solides. « Un projet sur deux qui aboutit, me dis-je, c’est déjà inespéré ! » Je n’étais pourtant pas au bout de mes surprises.

Heureux effet de la magie rouge, un an plus tard, le « Projet Arkandias » ressuscita d’entre les morts. Deux jeunes réalisateurs s’en emparèrent et conçurent un scenario très éloigné de celui de Jean-Marie Poiré. Ils partirent tourner dans les bois en Belgique, où ils passèrent trois mois sous la pluie, récoltant des engelures à peu près partout. Sur le tournage, rodait un personnage inquiétant, que je pris tout d’abord pour un ferrailleur venu récupérer des tôles sur les décors. Ses cheveux blancs pendaient sur ses épaules. Il avait des bottes de cuir râpées et une chemise à la propreté douteuse. On me le présenta cependant avec une excessive déférence. C’était Christian Clavier, ou plus exactement Agénor Arkandias, tout droit sorti des pages du Grimoire !



Et les livres, dans tout ça ?

Même si la réciproque n’est pas vraie, je dois beaucoup au roman. J’aime imaginer des histoires en toute liberté. Au cinéma, le producteur qui jette un œil à votre script vous dit très souvent : « Bien ! Mais trop cher... » Je suis de nouveau assis devant mon ordinateur, et je travaille sur le premier tome d’une trilogie qui devrait sortir au printemps 2015. Patiemment, je polis mon ouvrage. Exactement comme un ébéniste polirait un meuble. Écrire, ce n’est rien d’autre que de l’artisanat.


Éric Boisset, décembre 2014, pour La Charte.