Dans les petits papiers de...

Emmanuel Trédez

En fait de « petits papiers », je suis dans mes petits souliers au moment d’écrire ce texte pour la Charte. Je suis à la fois honoré par la proposition, intimidé à l’idée de m’exprimer dans cette tribune et… perplexe quant au contenu de mon billet.

Puisque le sujet est libre, je serais tenté de « me peindre tout entier et tout nu » – ce sont les mots de Montaigne, au début de ses Essais, qui me viennent à l’esprit. Entendons-nous, dans la limite de ce qu’autorise la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse ! Bref, avec honnêteté, sans chercher à dissimuler mes doutes ou mes angoisses.

Je ne pense pas ici parler de mes livres ou de mes projets – pour en savoir plus sur « ma vie, mon œuvre », les curieux iront visiter mon site –, mais plutôt évoquer mon parcours de chartiste.

Ça n’a pas l’air, comme ça, mais cela fait 14 ans que je suis à la Charte ! Pour y entrer, en 2003, il fallait obtenir trois parrainages. C’était plus contraignant, mais ça créait du lien... Je garde précieusement la belle lettre que Christian Grenier m’a envoyée à l’époque en réponse à ma lettre de candidature. Je n’avais alors publié que deux ou trois livres :

Si toutes ces années, je suis resté très en retrait à la Charte, cela tient à la fois à ma personnalité – je suis quelqu’un de discret, non, je n’ai jamais voulu être un chartiste pour pouvoir faire mon numéro (quand l’avion se pose sur la piste à Rotterdam ou à Rio) – et à mon statut : je faisais partie des quelques auteurs-éditeurs de l’association.

En tant qu’éditeur, salarié d’une maison d’édition, je me suis longtemps senti en porte-à-faux par rapport aux autres auteurs, les maisons d’édition étant souvent perçues comme l’adversaire à abattre. Si, si, rappelez-vous… Je me souviens d’avoir été choqué par les discours jusqu’au-boutistes de certains membres dénonçant l’exploitation odieuse des auteurs par les maisons d’édition. Car ce n’est pas comme ça, bien sûr, que je voyais les choses en tant qu’éditeur. Rétrospectivement, je comprends ces excès : pour faire entendre ses revendications, légitimes, il faut parfois être dans l’exagération, l’exaltation, la colère… J’étais au contraire dans la mesure, la tempérance, la compréhension… Le discours que j’aurais pu tenir ne correspondait pas à celui que les auteurs voulaient entendre. Donc je suis resté coi, quoi ! Les choses ont pas mal changé ces dernières années, me semble-t-il, chacun ayant mis un peu d’eau dans son vin, la maison d’édition étant plus considérée aujourd’hui comme un partenaire. Et je m’en réjouis.

Dans les combats que la Charte a menés, je n’ai donc jamais été en première ligne. J’ai servi la « cause » à ma façon, comme éditeur, en essayant, dès que j’en avais la possibilité, de faire valoir le point de vue des auteurs et d’améliorer les conditions qu’on pouvait leur proposer, dans la limite, toutefois, de ce que permettait l’économie de ce type de livres.

Jusqu’à ces dernières années, je considérais mes droits d’auteur comme des revenus accessoires ; il faut dire qu’avec ma modeste production livresque, j’étais nettement en dessous du seuil d’affiliation. Cet argent comptait beaucoup pour moi, symboliquement – c’était le fruit de mon travail d’auteur –, mais je n’en avais pas besoin pour vivre : mon salaire me permettait de vivre correctement (sans plus, dois-je préciser, l’éditeur ne roule pas sur l’or).

Je n’étais donc pas le mieux placé pour parler au nom des « auteurs de métier », qui devaient parfois faire face à une grande précarité. J’amendais peu mes contrats et négociais mal les conditions financières – je ne sais pas si j’ai fait beaucoup de progrès depuis –, mais je n’acceptais pas n’importe quoi. Par amour propre et par solidarité avec mes confrères auteurs : pour ne pas brader mon travail, ni cautionner certaines pratiques.

Tout a basculé quand j’ai quitté Nathan, il y a deux ans, et que j’ai fait le pari fou – surtout dans le contexte actuel – de consacrer l’essentiel de mon temps à l’écriture. Forcément ! Qui peut vivre de sa plume, aujourd’hui, à part une danseuse du Lido ? Je sais que je ne peux pas compter sur mes seuls droits d’auteur et je m’efforce d’ajouter quelques cordes à mon arc pour opérer ce changement de vie sans trop bouleverser l’écosystème familial.

Entre parenthèses, avant de faire le grand saut – ou le grand sot ? –, quand il m’est arrivé de demander – pour me rassurer ou me faire peur ? – à des copains auteurs s’ils arrivaient à vivre de leurs droits, j’ai toujours eu un mal fou à interpréter leur réponse. Tout est relatif : un même montant de droits annuel est suffisant pour tel auteur parce que le prêt de son appartement est déjà remboursé, que son conjoint fait bouillir la marmite ou que ses enfants volent de leurs propres ailes, et très insuffisant pour tel autre. Quant aux montants perçus, ils varient beaucoup de l’un à l’autre ; le succès n’est pas donné à tout le monde. C’est pourquoi il est difficile de faire des généralisations sur la condition des auteurs.

Malgré l’adversité, ou parce que c’est difficile de percer, j’ai décidé de prendre un agent : Sacha n’est pas toujours de bon poil, mais il a du flair.

Depuis que j’ai franchi le pas, je vis ce que vivent beaucoup d’indépendants ou d’auteurs « à temps plein ». D’abord, je travaille sept jours sur sept. Je pourrais dire aussi que je suis toute l’année en vacances car je fais vraiment ce que j’ai envie de faire, ce que je ferais même si je n’étais pas payé pour le faire.

J’aime écrire, j’aime travailler mais si je travaille autant, c’est quand même parce que je suis un rien angoissé. Il y a tellement d’incertitudes dans ce métier ! Tiens, je n’ai qu’une petite idée de ce que je vais publier l’année prochaine, des interventions, des ateliers d’écriture ou des salons qu’on va me proposer, des droits d’auteur que je vais toucher…

Les créations des élèves de Torcy autour de mon roman, " Hercule, attention travaux !"

Des témoignages d’enfants lors d’un atelier d’écriture à Voisins-le-Bretonneux.

Je ne sais pas si les textes sur lesquels j’aurai travaillé ces derniers mois retiendront l’attention de mes éditeurs – souvent, l’auteur ayant écrit tout l’été se trouve fort dépourvu lorsque la bise est venue. C’est injuste, il travaille comme une fourmi, mais ne s’en sort guère mieux qu’une cigale. À ce jour, je n’ai aucun revenu fixe sur lequel je peux m’appuyer. Suis-je donc inconséquent, présomptueux ? Je dirais plutôt optimiste. J’ai envie que ça marche… et je n’ai pas les deux pieds dans le même sabot : je fais tout ce qu’il faut pour y arriver.

Cette vie, qui est donc le lot de nombreux indépendants, est très nouvelle pour moi qui ai toujours touché un salaire à la fin du mois. Pour tout dire, c’est un choc : psychologique, économique, social… J’avais beau être proche des « auteurs de métier » et connaître leur situation, je n’ai vraiment compris ce qu’ils vivent au quotidien que depuis que je le vis moi-même. Cela vaut pour beaucoup de choses dans la vie…

À ce stade de mon parcours, je n’ai plus de scrupules à m’investir dans la vie de la Charte. J’ai d’ailleurs participé avec enthousiasme et conviction aux dernières campagnes de com’ – « en off » :

Faut-il rendre son tablier ?

Je connais bien les rouages de l’édition, j’ai publié chez de nombreux éditeurs, petits et gros, dans différents secteurs et pour différentes tranches d’âge… Peut-être, d’ici un ou deux ans, poserai-je ma candidature au CA pour apporter mon expérience ? Ça m’intéresserait. Mais d’ici là, je dois encore viabiliser ma toute nouvelle activité d’indépendant.

***

Les rencontres scolaires font partie du quotidien des auteurs. Ils sont plus ou moins sollicités selon leur notoriété, leur actualité littéraire… et ils interviennent plus ou moins selon leurs revenus, leurs disponibilités, leur goût pour les animations… Il faut trouver le bon dosage, qui est personnel à chacun.

Une rencontre à la médiathèque de Châteaubriant. Les mains ont la parole...

Pour conclure ce papier, j’aimerais partir d’une anecdote tirée de l’une de ces rencontres scolaires, dans l’Aisne, il y a quelques mois, et évoquer sous forme de clin d’œil le rapport de l’auteur au livre.

Dans une classe, donc, je venais de faire remarquer aux élèves que j’avais mis exactement neuf mois à écrire mon roman Qui veut le cœur d’Artie Show ? – je précise : neuf mois en pointillés, j’étais encore salarié à l’époque –, et j’attendais une réaction de leur part qui a fini par arriver : « c’est la durée d’une grossesse » !

J’aime bien cette idée, même si elle n’est pas foncièrement originale : comparer la création d’un livre et le développement du futur bébé dans le ventre de la maman. On peut d’ailleurs filer la métaphore dès la conception : d’une rencontre ou d’une lecture fécondes peut surgir un embryon d’idée qui va peu à peu se développer et prendre forme pour devenir un livre…

À noter que chez l’auteur, le travail ne commence au moment du terme, mais dès les premiers instants (sauf à considérer que la muse fait tout le boulot). Au bout de quelques mois, l’auteur finit par accoucher de son livre, c’est plus ou moins douloureux – je demande par avance pardon pour la comparaison aux mamans, et j’espère que cela les fera sourire !

Mais alors, quelle émotion étreint l’auteur lorsqu’il découvre cet être d’encre et de papier qui sort des presses de l’imprimeur, sur lequel on aura jeté une couverture. Voilà mon dernier né, un beau bébé de 14,7 x 21,5 cm et 192 pages.

Ce bébé, je l’ai fait avec Benoît Perroud dont le travail m’a beaucoup séduit.

Comme pour chaque ouvrage, un faire-part de naissance a été publié dans Livres Hebdo ; son titre est choisi depuis longtemps. Contrairement aux parents qui peuvent être tentés de retenir un prénom à la mode, l’auteur doit trouver un titre inédit, original et en parfaite adéquation avec sa personnalité.

Quand le livre paraît, l’auteur est si fier qu’il voudrait le montrer à tout le monde. Il dira parfois : « c’est mon bébé ». L’auteur est intarissable quand il s’agit de parler de ses livres : il est presque aussi soûlant que les jeunes parents avec leur nouveau-né ! Il voudrait qu’on lui dise qu’il est beau, son bébé, et surtout qu’il brille d’intelligence, qu’il a du style, qu’il sort du lot…

Le temps passe, l’auteur ne ratera jamais une occasion d’évoquer les progrès de son livrounet, ses premières fois : la première séance de dédicaces qui lui est consacrée, sa première critique, son premier « coup de cœur » par un libraire… Plus tard, sa première réimpression, sa nouvelle couverture, les prix littéraires qu’il a reçus.

On lui demandera immanquablement si son livre marche. – Très bien. Il a marché dès trois mois.

L’auteur a un attachement viscéral à ses livres. Déjà, alors que son roman n’était pas encore achevé, il fulminait quand l’éditeur suggérait de supprimer une virgule : il n’aurait pas été plus agressif si on avait touché à un cheveu de son enfant. Ce que l’auteur peut être susceptible !

Que son livre fasse l’objet d’une critique méchante et injuste – en tout cas de son point de vue –, et pendant un temps, l’auteur ne lira plus le blog où elle a été publiée, ne reverra plus l’ami qui l’a proférée. C’est qu’on met beaucoup de soi dans un livre, qu’il s’agisse d’un roman pour adultes ou d’un album pour les petits : on y met tout son esprit, tout son cœur, quand ce n’est pas toute son âme.

Et l’aveuglement, la mauvaise foi de l’auteur n’est pas sans rappeler celle du parent qui n’accepte pas la critique d’une maîtresse ou la remarque d’un autre parent, au bac à sable, à propos de son enfant… Dès qu’il s’agit de nos gamins ou de nos livres, la moutarde nous monte vite au nez !

Oui, mais que ne donnerait un auteur pour une critique, même mitigée ? Qu’on l’ignore, sa petite merveille, qu’on n’en parle pas sur les ondes ou dans les blogs, qu’on ne le trouve jamais en librairie ou en bibliothèque, et il en sera terriblement blessé, il en perdra l’appétit.

Et pourtant, qu’est-ce qu’il croit, l’auteur ? Que son livre est le seul au monde ? Chaque année, il naît quelque 6 000 « bébés » comme lui, rien qu’en jeunesse ! Alors s’il est parfois blessé dans son amour propre, il ne doit jamais oublier une chose : il n’y a rien de plus beau que de donner naissance à un livre…

Emmanuel Trédez, septembre 2017, pour la Charte.

Le site d’Emmanuel Trédez.

© Quimbé